Actualité Vigipirate. Un dispositif exceptionnel parti pour durer : comment les militaires tiennent-ils le coup à Toulouse ?

Ils sont 120 en Haute-Garonne. Dix fois plus qu'en temps normal. Comment vivent les militaires affectés au dispositif Vigipirate renforcé, à Toulouse ? Et comment tiennent-ils ?

Publié le : 25/04/2015 à 14:39
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À Toulouse, les militaires sont dix fois plus nombreux depuis les attentats de janvier. Et la mission pourrait bien durer toute l'année. (photo : A.B)

Dimanche 19 avril, les autorités ont arrêté un homme qui projetait un attentat contre une, voire deux, églises, à Villejuif, en Île-de-France. D’après les premiers éléments recueillis par les enquêteurs, le jeune homme de 24 ans prévoyait d’ouvrir le feu pendant la messe dominicale. Depuis, le ministère de l’Intérieur prend très au sérieux la menace terroriste qui pèse sur les églises.

Dans une France déjà ultra protégée, sous le coup d’un plan Vigipirate renforcé depuis les attentats de janvier 2015 contre le journal satirique Charlie Hebdo et le supermarché Hyper Cacher de la porte de Vincennes, les autorités peuvent-elles, en plus des sites sensibles déjà surveillés – dont 178 lieux de culte catholiques – protéger les quelques 45 000 églises que compte la France ? Mercredi 23 avril 2015, le Premier ministre, Manuel Valls, a fait des annonces en ce sens, indiquant que la protection des lieux de culte catholiques serait renforcée.

Vouloir s’en prendre à une Église, c’est vouloir s’en prendre à un symbole de la France, a-t-il déclaré.

De nouvelles dispositions en Haute-Garonne

De nouvelles instructions ont donc été transmises aux préfets. En Haute-Garonne, la préfecture a indiqué, vendredi 24 avril, que la surveillance serait maintenue sur « les lieux de culte, écoles confessionnelles, établissements culturels et symboliques sensibles des diverses confessions religieuses, les bâtiments institutionnels, symboliques ou à forte concentration, et les organes de presse les plus sensibles ».

Le préfet de la région Midi-Pyrénées, Pascal Mailhos, a par ailleurs demandé aux forces de l’ordre de « conseiller l’ensemble des responsables de paroisse pour la mise en œuvre de mesures de sécurité préventives ». Les communes dotées de police municipale ont également été sollicitées pour contribuer à cette vigilance.
Enfin, des périodes sensibles – Pentecôte, baptêmes, etc. – ont été identifiées afin de renforcer la vigilance à des moments clés.

Pourtant, depuis janvier, le dispositif était déjà exceptionnel et inédit en France. 10 500 militaires ont été engagés dans la protection du territoire national ; avant les attentats, ils étaient dix fois moins nombreux. 4 100 CRS et gendarmes mobiles ont par ailleurs été déployés sur le territoire. À Toulouse, les syndicats ont déjà fait part de leur ras-le-bol, début avril 2015, en annonçant une augmentation des arrêts maladie chez les CRS, épuisés par le plan Vigipirate.

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Quant aux gendarmes et policiers, ils sont 4 700 à surveiller les 717 écoles et lieux de culte juifs considérés comme sensibles dans l’Hexagone.

Vigilance renforcée jusqu’à « fin 2015 au moins » ?

Début mars, alors que le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, annonçait la prolongation, pour plusieurs mois, du plan Vigipirate, certains exprimaient leur inquiétude quant à la capacité de l’armée française à tenir le coup.

Vidéo. Le Lieutenant-colonel Jean-Hugues Matelly est intervenu sur TF1 le 5 mars, au lendemain des annonces du ministre de l’Intérieur :

Très franchement, je pense que nous sommes au moins partis pour un plan renforcé jusqu’à la fin de l’année 2015, estime de son côté le Lieutenant-colonel Smagghe, en charge du bon déroulement des opérations à Toulouse. Et pour 2016, nous verrons…

Dans la ville rose, qui bénéficie du plus gros renforcement militaire de toute la zone Sud-Ouest, 120 militaires sont spécifiquement affectés à l’opération Sentinelle, nom de code donné par l’armée au plan Vigipirate renforcé. Sans compter les militaires affectés au plan Vigipirate « historique », qui assurent des patrouilles en centre-ville et dans les gares notamment. Ils sont dix fois plus nombreux qu’avant les attentats de janvier.

Leur objectif est double : être visible, pour dissuader, et rassurer la population, en assurant une présence renforcée à la gare Matabiau, l’aéroport de Toulouse-Blagnac, la station de métro Jean-Jaurès, le centre-ville et plus d’une vingtaine de sites identifiés comme sensibles. Les militaires observent et rapportent tout comportement suspect. Ils sont en liaison radio constante avec les forces de l’ordre et peuvent solliciter une intervention policière.

Des conditions de vie rudimentaires…

En plus des effectif de l’armée de l’air, notamment mobilisés sur le plan Vigipirate « historique », des dizaines d’hommes de l’armée de terre se retrouvent détournés de leurs opérations habituelles – essentiellement des opérations extérieures – et sont envoyés dans la ville rose pour plusieurs semaines. « Les unités sont désignées à tour de rôle et viennent passer quatre à six semaines à Toulouse », explique le Lieutenant-colonel Smagghe.

En général, ils viennent des bases militaires du sud de la France mais impossible de rentrer chez eux tous les soirs. À la place, les hommes sont logés dans les bâtiments militaires de Cugnaux et Balma. La plupart du temps, ils vivent même directement sur les sites qu’ils protègent dans une salle aménagée pour l’occasion : lits de camp, rations de combat, micro-ondes, cafetière… Les conditions sont parfois rudimentaires. Surtout lors des premières semaines de mise en place, lorsqu’il a fallu parer à l’urgence et lorsque personne ne savait combien de temps le dispositif allait durer. « Les hommes n’avaient pas de chauffage, ils ont parfois dormi par terre et ont mangé des rations pendant 15 jours. Puis la mission a été prolongée d’un mois et encore de 15 jours ensuite… » explique-t-on du côté de l’état-major.

… que l’armée et la Ville tentent d’améliorer

Depuis, la vie s’est organisée. Des matelas plus confortables ont été livrés sur certains sites ; les rations sont restées au fond des cartons et des partenariats ont été instaurés avec des restaurants ainsi qu’avec les cantines des écoles, maisons de retraite ou cliniques environnantes pour permettre aux militaires de manger correctement. Frigos et machines à laver ont également été mis à disposition des soldats. La mairie de Toulouse a quant à elle voté une délibération lors du conseil municipal du 10 avril pour permettre aux militaires engagés dans la ville rose d’accéder gratuitement à certains équipements sportifs et culturels.

La délibération a été adoptée sans problème par l’ensemble du conseil municipal, se réjouit Jean-Baptiste de Scorraille, conseiller délégué en charge de la mémoire et des combattants. Offrir des loisirs à ces soldats qui restent plusieurs semaines loin de chez eux est le minimum que nous puissions faire, poursuit l’élu, qui dit vouloir renforcer le lien armée-nation.

Piscines, patinoire, musées et Cité de l’Espace devraient ainsi ouvrir gratuitement leurs portes aux militaires. Des cinémas ont également proposé de leur offrir des places. Encore faut-il qu’ils puissent en profiter. Car sur les quatre à six semaines passées à Toulouse, seules quelques permissions sont accordées. Pas plus de trois ou quatre jours.

« Toujours moins pénible que par 50°C au Mali »

Et les journées sont longues. Qu’ils soient en faction ou en patrouille, les soldats doivent rester debout des heures, de jour, comme de nuit, week-ends compris, en tenue de combat, équipés d’un gilet pare-balles qui pèse 12 à 17 kg, d’un Famas qui en pèse quatre… Sur un mois de mission, ils passent plus d’une centaine d’heures en faction et leurs nuits dépassent rarement les six heures.

C’est toujours moins pénible que par 50°C au Mali ou -20°C en Afghanistan, nuance le Lieutenant-colonel Smagghe, qui indique que les conditions ont évolué au fil du temps. Au départ, les militaires chargés d’assurer la surveillance d’un site étaient en faction 24 h/24. Petit à petit, nous avons fait en sorte de les faire alterner avec des patrouilles. Nous avons organisé le rythme de travail pour rendre la mission plus dynamique.

Pas simple de garder le moral dans ces conditions. « Le rythme est intense et après un mois passé à Toulouse, nous sommes contents que la mission se termine, reconnaît le Capitaine Thibault, commandant de l’unité du 1er régiment de hussards parachutistes de Tarbes (1er RHP), qui a passé le mois de mars dans la ville rose. Mais nos hommes sont formés pour cela et habitués. »

De jour comme de nuit, des soldats restent en faction devant les lieux sensibles de Toulouse. Surarmés et avec un équipement de plus de 15 kg, ils sont à l'affût de tout comportement suspect. (photo : A.B)
De jour comme de nuit, des soldats restent en faction devant les lieux sensibles de Toulouse. Surarmés et avec un équipement de plus de 15 kg, ils sont à l'affût de tout comportement suspect. (photo : A.B)

Un sentiment de frustration…

« Il y a un temps d’adaptation. La fatigue est là mais nous nous faisons au rythme et nous finissons par être rôdés, acquiescent les militaires en faction devant l’un des sites sensibles surveillés à Toulouse. Nos nuits sont courtes et les conditions sont difficiles mais le plus dur, c’est pour nos familles… »

Car après quatre mois passés au Tchad et au Niger dans le cadre de l’opération Barkhane, les soldats ne pensaient pas devoir intervenir en France. Et même si les conditions y sont meilleures, les hommes éprouvent un sentiment de frustration. « Nous sommes autant bloqués que si nous étions en opération extérieure alors même que nous sommes en France et nous n’avons pas la plus-value financière que nous pouvons avoir lorsque nous sommes à l’étranger… » Pas de prime de mission donc, mais simplement un défraiement pour certaines dépenses.

Lorsque l’on s’engage dans l’armée de terre, ce n’est pas pour faire Vigipirate, évidemment, mais nous avons l’esprit de discipline et nous obéissons, précise leur capitaine. Nous avons une forte cohésion de groupe qui nous permet de garder le sourire.

… apaisé par un « excellent accueil » à Toulouse

« L’excellent accueil »  réservé par la population toulousaine jouerait aussi beaucoup sur le moral des troupes. « Dans certaines écoles que nous surveillons, les mamans apportaient des pâtisseries et du café aux militaires tous les jours… À tel point que nous avons dû dire stop, par peur que les hommes ne finissent obèses  ! », plaisante le capitaine.

« Les gens sont curieux. La plupart d’entre eux nous remercient. Certains, au contraire, nous craignent », rapportent les soldats.
Depuis le mois de janvier, seuls quelques incidents mineurs ont été relevés à Toulouse, précise le Lieutenant-colonel Smagghe : des militaires pris en photo, des voitures qui ralentissent et des individus qui les pointent du doigt. Sans compter certaines remarques déplacées.

Vendredi 10 avril, à Paris, un militaire, affecté à la sécurité de l’aéroport d’Orly, avait été agressé par un homme qui avait réussi à prendre la fuite. En février, c’est à Nice que trois militaires avaient été blessés au couteau par un individu alors qu’ils protégeaient le Consistoire israëlite. L’évènement avait suscité de nombreuses interrogations quant à la possibilité pour les militaires mobilisés de se défendre en cas d’attaque.

Les militaires disposent des armes et des munitions nécessaires pour se défendre, assure de son côté le Lieutenant-colonel Smagghe. Ils n’ont simplement aucune prérogative policière et doivent faire intervenir les forces de l’ordre en cas de problème.

Reste à savoir quand cela s’arrêtera

Alors que le troisième mandat vient de se terminer à Toulouse et qu’un quatrième prend la relève, le Lieutenant-colonel Smagghe se prépare à installer le dispositif dans la durée.

Environ 24 000 hommes sont “consommés” par les opérations extérieures. 7 000 autres sont mobilisés en permanence sur l’opération Sentinelle mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que quand 7 000 hommes sont mobilisés, 7 000 autres viennent de terminer Vigipirate et 7 000 autres se préparent à effectuer leur mandat. Soit 21 000 hommes “consommés” par Vigipirate… compte le Lieutenant-colonel. Depuis le 12 janvier, c’est 24h/24, sept jours sur sept. C’est du jamais vu et nous ne savons pas quand cela s’arrêtera mais nous devons tenir. Et à ce jour, nous avons les moyens suffisants pour le faire.

Un jeu d’équilibre complexe, donc, parti pour durer plusieurs mois, qui nécessite une organisation précise et qui repose entièrement sur la capacité de résistance des militaires.

Le plan Vigipirate

Créé en 1978 et déclenché pour la première fois en 1991 lors de la première guerre du Golf, le plan Vigipirate est est un plan gouvernemental de renforcement de la sécurité générale du pays auquel participent les armées. Il est destiné à prévenir les menaces ou à réagir face aux actions terroristes.
En 1995, suite à l’explosion d’une voiture piégée devant une école, il entre pleinement en application.
Réformé début 2014, le nouveau plan Vigipirate prend en compte l’existence d’une menace terroriste qui se maintient durablement à un niveau élevé.
Il comporte deux niveaux d’alerte, fixés par le Premier ministre pour le territoire national comme pour les français résidants à l’étranger :
VIGILANCE (ce niveau peut être modifié en VIGILANCE RENFORCÉE mais de manière limitée dans l’espace, dans le temps et / ou pour certains domaines d’activités) ;
ALERTE ATTENTAT : (pour 8 jours, mais renouvelable).
Les plans évoluent et s’adaptent aux directives du ministère de l’Intérieur.
Les détails du plan Vigipirate

Photo de Amandine Briand

Amandine Briand

Rédactrice en chef Normandie-actu.fr
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