Tribune [Tribune] « La loi sur le renseignement est une atteinte à notre liberté de parole que les terroristes haïssent tant »

La mobilisation monte contre le projet de loi sur le renseignement. Un de ses opposants toulousains, Xavier Mouton-Dubosc, explique pourquoi ce texte est jugé dangereux.

Publié le : 09/04/2015 à 11:19
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Alors que la mobilisation monte contre le projet de loi sur le renseignement, l'un de ses opposants toulousains explique pourquoi ce texte est jugé dangereux. (photo d'illustration : Flickr/cc/omk_489)

Trois mois après les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo, qui ont ensanglanté la région parisienne, le gouvernement vient de présenter son projet de loi relatif au renforcement des moyens du renseignement français. Jugée liberticide par de nombreuses structures de la société civile, la loi provoque un début de mobilisation.
Xavier Mouton-Dubosc est développeur informatique et organise régulièrement des Cryptoparty à Toulouse, qui connaissent un succès croissant. Pour Côté Toulouse, il signe une tribune où il reprend les arguments des opposants et explique pourquoi ces derniers jugent le projet de loi dangereux pour notre démocratie.
Les liens hypertextes sont choisis par l’auteur, les intertitres sont de la rédaction. Cette tribune a été lue mercredi 8 avril sur radio FMR, dans l’émission L’Hallucinarium.

Bonjour à toi, enfant du futur immédiat.

Entres autres crimes contre l’Humanité, je suis co-organisateur des Cryptoparty (en français chiffrofêtes) où de dangereux professionnels de l’informatique apprennent au Grand Public ce qui se passe quand ils vont sur Internet, et comment mieux protéger leur intimité, leur vie privée.

À priori, en notre époque moderne, nous sommes tous sur Internet : de la gestion des opérations bancaires à la moindre relation administrative, tout y passe. Ajoutons nos adresses e-mail, nos smartphones et la présence sur les réseaux sociaux de nos amis pour qu’il soit vain de se le cacher : nous sommes tous sur internet, même quand on ronfle.

Les révélation d’Edward Snowden

Les Cryptoparty rencontrent un public toujours plus varié et nombreux, tel qu’à la Médiathèque José Cabanis et à l’Utopia Tournefeuille pour ne parler que de celles de ce début d’année, et je ne compte pas les séances organisées à la demande d’entreprises.

Nous mesurons combien les révélations d’Edward Snowden ont secoué tout le monde. Oui, tout le monde : des collégiens aux retraités.

À chaque début de Cryptoparty, nous rappelons que nous ne sommes pas là pour présenter des technologies illégales, mais uniquement celles qui aident à comprendre et à défendre son intimité, ce que les anglo-saxons appellent privacy. Et le public vient aux Cryptoparty pour se défendre de la surveillance d’états étrangers, de la criminalité et de sociétés privées. Hélas, nous ne sommes jamais mieux trahis que par nos propres représentants démocratiquement élus.

Le 5 mai prochain, l’Assemblée Nationale votera comme un seul député la loi sur le renseignement.

Celle-ci rend illégales la plupart des solutions que nous présentons pour préserver sa vie privée. Mais elle rend légales la magie et l’impossible. Logique par l’absurde venant de personnes ignorantes du domaine où ils légifèrent.

La mise en place d’une écoute globale

Ainsi, dans son préambule, cette loi prétend rejeter l’idée qu’elle légalise l’écoute globale de toute la population d’un pays, comme le fait la NSA et tel que l’a dénoncé Edward Snowden. Pourtant, elle autorise les outils d’écoutes massives, qui interceptent toute communication téléphonique (avec des IMSI catchers) et Internet (via des boîtes noires imposées chez les opérateurs). Dans un système comportemental, il n’y a pas d’autres solution pour trier le bon grain de l’ivraie que de prendre connaissance du contenu ou des personnes impliquées dans les conversations. Et de stocker l’ensemble du flux un certain temps. Cela s’appelle une écoute globale.

Autre phénomène de pensée magique : la loi compte créer un algorithme qui permet de détecter des terroristes. En tant qu’informaticien, j’écris tous les jours des algorithmes depuis des années. Et le problème n’est pas que je ne crois plus au Père Noël et à la Petite Souris, ni que je pense qu’il est impossible d’écrire de tels programmes. Mais la NSA s’y essaie depuis deux décennies et ils n’y sont absolument pas arrivés. Pourtant, le budget que la NSA y consacre est digne de plusieurs films à grands spectacles d’Hollywood.

Si deux décennies du budget militaire de la plus grande super-puissance mondiale n’arrivent par à écrire un tel algorithme, alors on peut raisonnablement penser qu’il tient du fantasme.

Les juges ne seront plus consultés

Cette loi supprime aussi les autorisations des juges et crée une autorité de validation dont nous soupçonnons que le fonctionnement sera opaque. La magie dans cette disposition de la loi est qu’il n’y aura strictement aucune dérive, comme à chaque fois qu’un service de renseignement intérieur s’est passé des juges. Et pourtant… de la cellule d’écoutes de l’Élysée montée par François Mitterrand, ou la DCRI constituée par Nicolas Sarkozy, on a vu que le trouble à l’ordre public n’était pas la priorité, mais plus la surveillance à l’opposition du parti en place.

En fait, cette loi est tellement magique qu’avec la même méthode législative, on pourrait rendre possible et obligatoire la téléportation au 1er janvier 2016, et on aura donc forcément résolu et les problèmes de transport en commun et ceux des embouteillages sur la rocade et la pollution en prime ! Jean-Luc Moudenc en rêve, Bernard Cazeneuve le fait.

N’importe quel responsable informatique vous le confirmera : la liberté et la sécurité sont comme l’eau et le feu, impossible à mélanger, ou à concilier. Or, je ne suis pas sûr que la loi sur la surveillance puisse être rétractée une fois adoptée.

Défendre notre liberté de parole que les terroristes haïssent tant

Il y a des détracteurs à cette loi : Amnesty International, La Ligue des Droits de l’Homme, le Syndicat de la Magistrature, celui des avocats, des policiers, Reporters Sans Frontières… que de dangereux terroristes comme le maintient notre Ministre de l’Intérieur et du Maintient de l’Ordre. À ce niveau d’argumentation, on peut être certain que malgré tous les tours de magie que promet cette loi, elle sera incapable de répondre contre les périls qu’elle dénonce, mais qu’elle est en elle-même un terrible danger pour ce qu’elle est censée défendre : notre liberté de parole que les terroristes haïssent tant.

Enfant du futur immédiat, il y a une chose qui est vraie : cette loi joue sur la Peur. La Peur est un excellent argument commercial car elle balaie toute opposition raisonnée et paralyse notre sens critique ; le meilleur exemple est que le film « Blair Witch Project » aie cartonné alors qu’il est objectivement mauvais.

Et quand on se sait surveillé en permanence, sans aucune échappatoire possible, on a peur de nos propres choix. Ce qui veut dire que nous ne votons plus en fonction de notre intime conviction, mais de ce qui vous est dicté.

Cette loi est une atteinte grave à la Démocratie. Si tu ne veux pas perdre la liberté de penser, il t’appartient à ouvrir les œillères des députés qui pourraient la rejeter.

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