Actualité Aménagement de la place St-Sernin : en ne réalisant pas les fouilles, fait-on une croix sur notre histoire ?

Présenté mardi 13 septembre 2016 par le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, le projet d'aménagement de la place Saint-Sernin suscite la controverse. Explications.

Publié le : 20/09/2016 à 07:16
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Le projet pour le parvis de la basilique Saint-Sernin, tel qu'il a été présenté mardi 13 septembre 2016 au public -(Document Agence BAU).

De belles images de synthèse, un projet urbain réalisable à court terme, un coup de frein mis à la présence des voitures au centre-ville, une concertation présentée par les élus « comme inédite ». De prime abord, le projet d’aménagement de la place Saint-Sernin, présenté mardi 13 septembre 2016 par le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, semble présenter de sérieux atouts.

« Notre ambition est de réaliser un projet exceptionnel, alliant mise en valeur d’un héritage commun et prise en compte des usages futurs, tout en veillant au respect du lien affectif que les habitants ont tissé avec l’édifice au fil des siècles », ont claironné les élus, appuyés par l’urbaniste Joan Busquets, chargé de réaliser l’aménagement.

Pour ce faire, le plan prévoit la fin du parking pour les voitures, la réalisation d’une place pavée, la plantation de cent arbres pour reverdir la place, le création d’un véritable parc public grâce à l’espacement de la grille en fer située à proximité de l’édifice, la restauration de l’édifice…

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Un plan à 15 millions d’euros qui sera réalisé d’ici la fin de l’année 2019 et qui colle à la volonté de la Ville de faire candidater Toulouse à une inscription au patrimoine mondial de l’Unesco.

« Votre projet condamne 2 000 ans d’histoire »

Pourtant, depuis plusieurs mois, des voix s’élèvent pour s’indigner de la rapidité avec laquelle le projet a avancé et s’inquiètent du devenir des vestiges enfouis sous la place…
Depuis plus d’un an, le collectif Sauvegarde de la place Saint-Sernin se mobilise pour faire évoluer le projet et surtout, faire procéder à de véritables fouilles qui iraient au-delà du diagnostic archéologique réalisé à l’été 2015.

Dans une lettre adressée à Jean-Luc Moudenc à la suite de la réunion publique de présentation du projet aux habitants, le 13 septembre 2016, ce collectif n’y va pas par les chemins de traverse.

Votre projet condamne 2 000 ans de notre histoire. Les travaux consisteront à réaliser une dalle de béton, à rehausser le sol pour ne pas toucher au sous-sol, à paver la place de granit, à multiplier les plantations d’arbres, sans aucune recherche archéologique (…), écrivent-ils.

Et de poursuivre : « Vous inscrivez-vous donc dans la continuité de vos prédécesseurs qui n’ont jamais tenu compte de la richesse de notre sous-sol en procédant à des destructions systématiques ? Comment peut-on imaginer que l’intervention des concessionnaires pendant six mois de travaux préalables (de janvier à août 2017, ndlr) pour rénover et compléter les réseaux souterrains, ne vont pas dégrader le site archéologique (…) ».

Éviter les fouilles préventives pour des raisons de calendrier

« Vous dites préserver ces vestiges pour les générations futures mais ce bétonnage interdira l’accès aux trésors archéologiques pour des décennies… », s’indigne finalement le collectif qui demande des fouilles approfondies des secteurs du cloître et de l’abbaye où des découvertes ont été faites dans le cadre des sondages réalisés à l’été 2015.

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Pour la mairie, cette question des fouilles n’est en effet plus d’actualité depuis longtemps…

Dès le mois de mai, avant même que la Drac (Direction régionale des affaires culturelles) ne remette ses préconisations techniques suite au rapport rendu par le service archéologique de Toulouse Métropole, chargé des sondages de l’été 2015, l’adjointe en charge de l’Urbanisme, Anette Laigneau, indiquait à Côté Toulouse l’objectif de la mairie :  faire « tout notre possible pour travailler avec la Drac, la rassurer sur le fait que notre chantier d’aménagement ne détruira pas de vestiges et pour qu’elle ne nous impose pas, de fait, des fouilles préventives ».

Cette volonté d’aller vite reposait sur un constat partagé : les vestiges situés sous la basilique ne présenteraient plus un intérêt majeur car ils auraient déjà été malmenés dans le passé…

« Nous pensions que le cloître de Saint-Sernin serait mieux conservé »

Un constat s’appuyant certainement sur le rapport du service archéologie de Toulouse Métropole, jamais rendu public mais dont le responsable Pierre Pisani disait ceci au sortir du diagnostic archéologique effectué en 2015 :

« Au niveau des vestiges trouvés, c’est un chantier qui a été intéressant même si nous n’avons pas fait de grandes découvertes qui auraient pu bouleverser le récit historique du quartier. Nous avons tout de même trouvé de riches éléments comme cette pierre tombale et un testament qui nous permettent de retracer la vie d’un notaire de Toulouse au 13e siècle. Et l’ensemble de nos découvertes au cours des 60 sondages effectués nous permettent désormais de mieux préciser ce à quoi ressemblait le quartier Saint-Sernin à l’époque médiévale. (…) Ce qui nous a marqués, c’est l’état dans lequel nous avons retrouvé l’ancien cloître de Saint-Sernin. Nous pensions qu’il serait mieux conservé. Or, il ne reste que des tranchées de fondations, ce qui nous déçoit forcément. Il a été visiblement détruit dans les années 1806 et 1807 et tous les matériaux ont été recyclés ailleurs. Cela fait partie de l’histoire du site même si c’est dommage pour la valorisation patrimoniale physique de la basilique Saint-Sernin. »

Un constat battu en brèche par Alexandre Gady, professeur d’histoire de l’art à l’université de Paris-Sorbonne, pour qui le diagnostic réalisé en 2015 est au contraire une belle promesse sur le potentiel archéologique de la place Saint-Sernin.

La place Saint-Sernin : « Un formidable réservoir archéologique »

« Ces sondages ont amené à la découverte de deux chapiteaux exceptionnels, ainsi qu’une colonne de marbre, trouvés en remploi dans un mur du XIXe siècle », indique l’historien dans une tribune publiée dans le courant de l’été 2016.

Une telle découverte, faite à moins de deux mètres du sol actuel, fortement rabaissé au XIXe siècle, est exceptionnelle, à la fois pour ce qu’elle a déjà livré, mais encore pour ce qu’elle laisse entrevoir : une formidable réserve archéologique autour d’un monument majeur, l’un et l’autre étant intimement liés.

« Ce que l’on supposait devient réalité et soudain, le projet de travaux d’aménagement de la place, honorable, devient dérisoire, poursuit le professeur d’histoire. Comment ne pas repenser le chantier en fonction d’une telle découverte ? Il arrive à Toulouse ce qui frappe tout le pays : une léthargie de l’ambition, des vues étroites, l’incapacité de transformer une contrainte en un espoir archéologique. »

Des réserves soutenues par l’historienne toulousaine Quitterie Cazes qui écrivait ceci pendant l’été 2015 :

« Un pourcentage non négligeable des traces laissées par les chanoines de Saint-Sernin dans le sous-sol, si on laisse faire l’aménagement de la place sans fouilles archéologiques, sera une fois de plus détruit. Comme un livre dont on aurait déjà arraché une partie, qui verrait un ou plusieurs chapitres entiers disparaître avant la lecture… Il est donc impensable, quand on connaît le potentiel des lieux, de ne pas faire de fouilles exhaustives autour de Saint-Sernin ! »

Ces propos d’historiens, compte-tenu de la discrétion dans laquelle les différents documents clefs de la procédure (rapport du service archéologique de Toulouse à la Drac, préconisations techniques, etc.) ont été maintenus, laissent planer un spectre : celui de la porte Antique de Toulouse, détruite sans ménagement lors des travaux de réalisation du parking souterrain du Capitole en 1971.
Et 45 ans plus tard, les historiens ne veulent surtout plus voir ça…

Le collectif porte un projet alternatif
Cette opposition frontale sur la qualité des fouilles à mener n’est néanmoins pas le seul point d’achoppement avec en toile de fond la candidature toulousaine au patrimoine mondial de l’Unesco.
Malgré la volonté de la mairie de réhabiliter l’édifice religieux mais aussi de créer un musée de l’Oeuvre comme le demandait le collectif, ce dernier juge le projet Busquets-Moudenc « minimaliste » et porte un projet alternatif et global. Ce projet prévoit la valorisation du lieu par un programme de fouilles approfondies, la création d’un ensemble touristique et culturel par la restauration de la basilique mais aussi l’extension du musée Saint-Raymond, l’ouverture de l’hôtel Du Barry, la création d’un musée de l’Oeuvre et un accueil adapté pour les touristes et les pèlerins.
« Le musée de l’Oeuvre, construit sur la majeure partie de l’actuel parking occupant la place restructurerait tout ce secteur qui était autrefois bâti. Ce musée est indispensable pour abriter et exposer décemment les œuvres d’art actuellement entassées sous les toits de Saint-Sernin, de façon inadmissible au regard des règles actuelles internationales de conservation et de muséographie. Le nouveau musée s’accompagnerait d’un hall d’accueil, de toilettes pour le public, d’une boutique, d’une cafétéria, d’un auditorium, d’espaces audiovisuels, d’une salle d’exposition temporaire, et de salles d’exposition permanente », précise le collectif qui évoque un budget de 20 millions d’euros pour l’ensemble du projet.
Un projet détaillé sur le site de la Société Archéologique du Midi de la France.

Photo de David Saint-Sernin

David Saint-Sernin

Journaliste
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