Société Éducation islamique et prétendu entrainement au « tir » : le directeur d'une école confessionnelle toulousaine crie à l'acharnement

Dans le quartier de Bellefontaine, à Toulouse, une école privée musulmane est dans le viseur de l'académie. Son directeur dénonce un acharnement contre lui et son école. Enquête.

Publié le : 13/09/2016 à 11:24
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L'école Al-Badr, située dans le quartier Bellefontaine, est une école privée hors contrat, confessionnelle. (photo : Côté Toulouse/AB)

Une école confessionnelle musulmane de Toulouse est-elle victime d’ « acharnement administratif » ? C’est en tout cas ce que dénonce son directeur, AbdelFattah Rahhaoui, dans une vidéo postée lundi 5 septembre 2016 sur les réseaux sociaux et qui a d’ores et déjà été vue plus de 70 000 fois.

En un peu moins de cinq minutes, le directeur de l’école, également imam et conférencier, expose une situation qu’il juge abusive. Selon lui, l’école Al-Badr présentée comme « un groupe scolaire privé musulman » et qui accueille des enfants de la petite section au CM2 dans le quartier Bellefontaine, en pleine zone urbaine sensible du Grand Mirail, serait dans le collimateur de l’administration. Un rapport des services de l’inspection académique daté d’avril 2016 sous-entend même que les élèves se sont entraînés « à la visée » lors d’une sortie scolaire au « laser quest »…
À travers l’école, c’est le directeur lui-même qui serait visé, « pour mes positions politiques », affirme-t-il à Côté Toulouse, lui qui a souvent « dénoncé la politique du gouvernement et montré du doigt l’action de certains ministres » à travers différentes vidéos et conférences publiques. Présent dans de nombreux débats, l’imam, également fondateur du collège musulman Alif, est notamment connu pour ses positions conservatrices et souvent décrit comme proche des salafistes.

Contrôles, gardes à vue, défèrement et mises en demeure… Depuis l’ouverture de l’école en 2013, le nom du directeur d’école revient régulièrement dans les dossiers de l’académie de Toulouse, mais également dans ceux du commissariat. Alors qu’AbdelFattah Rahhaoui doit bientôt être entendu par les enquêteurs du Service régional de police judiciaire (SRPJ) de Toulouse, l’administration, elle, reste muette sur ce dossier décrit par ceux qui en sont proches comme « sensible ». L’école et son directeur dérangent-ils ou l’établissement a-t-il vraiment quelque chose à se reprocher ? Éléments de réponse.

Une lettre de l’Inspecteur d’académie aux parents d’élèves

Tout s’est accéléré mi-juillet 2016 lorsque les parents de la petite centaine d’enfants scolarisés dans cette école privée hors contrat (voir notre encadré) ont reçu une lettre recommandée signée de l’Inspecteur d’académie, Jacques Caillaut. Daté du 20 juillet 2016, la veille de la fermeture pour l’été des services de l’éducation nationale, ce courrier, que nous nous sommes procuré, enjoint les parents d’élèves d’inscrire leur enfant dans un autre établissement scolaire et ce, « dans les plus brefs délais ». Faute de quoi, ils s’exposent à des poursuites.

Je vous précise que ce refus de se conformer à cette injonction constitue un délit mentionné à l’article L227-17 du code pénal, poursuit ainsi la lettre. Le tribunal correctionnel peut sanctionner ce délit par une peine de six mois d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende.

Motif évoqué par l’Inspecteur d’académie pour justifier cette mise en demeure, un contrôle effectué à l’école le 7 avril 2015 lors duquel « les inspecteurs ont constaté que cet établissement ne respectait ni le droit de l’enfant à l’instruction, ni l’objet de l’instruction obligatoire ». Un nouveau contrôle mené un an plus tard, en avril 2016, a permis aux inspecteurs de constater « que les explications et les améliorations requises n’ont pas du tout été apportées » par le directeur d’école à qui l’académie de Toulouse reproche « inaction », « carences de l’enseignement » et « absence de réponse ».

Parallèlement à ce courrier, une autre lettre, toujours signée de l’Inspecteur d’académie et datée du 10 mai 2016, a cette fois-ci été adressée au directeur de l’école Al-Badr, M. Rahhaoui. Une lettre dans laquelle Jacques Caillaut expose plusieurs manquements qui le conduisent finalement à « saisir Monsieur le procureur de la République de ces faits susceptibles de constituer une infraction pénale ».

Recours gracieux de l’école Al-Badr

Parmi les carences évoquées par le rectorat, « l’impossibilité d’accéder à un registre des personnels » et donc, de « vérifier les titres exigés des enseignants » ; « l’absence de registre d’élèves » ; un enseignement qui « demeure très déficitaire » ; et l’absence d’améliorations apportées malgré la mise en demeure du mois de mai 2015.

En gros, ce qui est reproché à l’école, c’est de ne pas respecter le socle commun d’éducation, confie Me François Benech, avocat au barreau de Paris, en charge du dossier et plus particulièrement des relations de l’école avec l’Éducation nationale et les différentes administrations.

« Les relations de l’école avec l’Éducation nationale sont très mal parties dès l’ouverture de l’établissement, en 2013 et cela provoque, encore aujourd’hui, des crispations terribles », explique le conseil qui a formé, auprès de l’Inspecteur académique, un recours gracieux contre la mise en demeure adressée aux parents d’élèves en juillet.

Ce que pointe du doigt ce recours gracieux – qui expose, sur 18 pages, des raisons permettant de justifier, selon l’avocat, l’annulation de la mise en demeure des parents d’élèves – c’est notamment un rapport des services académiques, rédigé à la suite d’un contrôle inopiné effectué à l’école Al-Badr le 12 avril 2016. « Un rapport clairement à charge » pour Me François Benech, qui dénonce également les conditions dans lesquelles a eu lieu le contrôle.

Voir la vidéo d’AbdelFattah Rahhaoui :

Une sortie au laser quest « pour travailler la visée »

Mardi 12 avril 2016, le groupe scolaire Al-Badr reçoit en effet la visite des services académiques, la troisième depuis l’ouverture de l’établissement. Sauf que cette fois-ci, c’est une véritable délégation qui se présente aux portes de l’école. Deux inspecteurs de l’Éducation nationale arrivent ainsi à 14 h 30, accompagnés des forces de l’ordre, de trois inspecteurs du travail de la Direccte (Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi) et d’un membre du Service régional de police judiciaire (SRPJ) de Toulouse.

Un déploiement de moyens surprenant pour l’avocat du groupe scolaire et plus encore pour le directeur, AbdelFattah Rahhaoui, qui dénonce « l’impact négatif » d’une telle visite « dans la tête des enfants ». Sur un peu plus de trois pages, le rapport, que nous nous sommes également procuré, décrit la rencontre des inspecteurs avec le responsable pédagogique et certains professeurs ainsi que la visite partielle de l’établissement.
Ce jour-là, une partie des enfants étaient en sortie scolaire au « laser quest » et le directeur de l’école était malade, notent les rédacteurs du rapport, qui demeurent inconnus puisque ce dernier n’est pas signé. « Ce qui est pourtant une obligation légale », souligne l’avocat Me François Benech.

Plus surprenant encore, cette phrase, figurant en page 3 du rapport : « Interrogée sur l’enseignement de l’EPS, elle (l’enseignante de CE1, ndlr) déclare faire travailler à ses élèves « la visée » pour développer leur concentration. Les élèves étaient aujourd’hui en sortie scolaire au laser quest. »

Le rapport sous-entend que l’on entraîne nos élèves à tirer ! se désole le directeur. C’est évidemment faux et nous avons emmené nos élèves à Walibi, à la Cité de l’espace, etc. Mais ça, le rapport ne le dit pas… Il est truffé de mensonges, que nous pouvons démonter point par point.

C’est justement ce qu’a entrepris son avocat qui répond, documents et justificatifs à l’appui, à chacune des interrogations soulevées par le rapport de l’académie. « L’Éducation nationale s’est braquée pour de mauvaises raisons, qui vont à l’encontre de ce qu’elle défend, analyse le conseil. Je pense que l’administration se trompe en se mettant à dos des gens comme Monsieur Rahhaoui. »
« Je suis un intellectuel qui souhaite que les musulmans sortent de la situation difficile dans laquelle ils se trouvent. Nous enseignons le Coran et l’éducation islamique au sein de l’école et justement, cela ne peut que servir à éviter à ces jeunes qui rejoignent Daech de tomber dans le piège de la radicalisation », affirme de son côté M. Rahhaoui.

Un rapport « à charge, au champ lexical péjoratif »

Les élèves de l’école Al Badr apprennent effectivement l’arabe et l’éducation islamique. Ils suivent également des cours de mathématiques, selon la méthode de Singapour, le français, l’anglais, l’histoire et la géographie, les sciences expérimentales et la technologie, l’informatique ou l’éducation physique et sportive.

Le rapport de l’Inspection académique, lui, met en avant plusieurs manquements tels que l’insuffisance d’outils pédagogiques et de supports de travaux des élèves. Il souligne par ailleurs que « l’enseignement moral et civique est réduit à l’éducation islamique » et que l’emploi du temps « laisse une large place aux cours d’arabe ». « Ce qui est parfaitement logique dans une école confessionnelle », insiste Me François Benech, qui dénonce par ailleurs « le recours à des insinuations, des allusions et un champ lexical péjoratifs, distillant un message inquiétant ».

L’école primaire Al-Badr est une école déclarée qui bénéficie du statut d’école privée hors-contrat. À ne pas confondre avec les écoles coraniques clandestines dont on a pu parler récemment. L’établissement est ouvert et transparent sur ses activités. On y étudie l’arabe et le Coran mais tout cela est parfaitement autorisé. La loi Goblet de 1886 portant sur l’organisation de l’enseignement primaire permet l’existence d’écoles confessionnelles et si l’on veut interdire ce type d’école, alors on viole une liberté fondamentale : celle de la liberté d’enseignement en France.

Le rapport des services académiques dresse finalement un bilan négatif indiquant que l’enseignement à l’école toulousaine « paraît actuellement très déficitaire dans tous les domaines, en dehors de l’enseignement de l’arabe qui s’effectue à des quotités quotidiennes importantes ».

Le directeur d’école et son avocat vantent, eux, le très bon niveau des élèves à la sortie de l’école. « J’ai quitté un boulot d’ingénieur pour offrir un enseignement aux jeunes des quartiers. J’ai quatre enfants et je veux qu’ils soient Bac + 4 ou 5, pas des délinquants. C’est ce qui m’a motivé », confie M. Rahhaoui, qui dit avoir un niveau d’exigence élevé vis-à-vis de ses élèves.
Aucune statistique ne permet cependant de connaître le taux d’insertion au collège des élèves passés par l’école Al-Badr.

L'école compte environ 80 élèves, de la petite section au CM2. (photo : Côté Toulouse/AB)
L'école compte environ 80 élèves, de la petite section au CM2. (photo : Côté Toulouse/AB)

L’académie de Toulouse reste muette

Dans le viseur de l’Éducation nationale, l’école Al-Badr est-elle promise à une fermeture certaine ? Alors que l’avocat du directeur d’école demandait, à travers son recours gracieux à ce qu’une « discussion puisse s’ouvrir rapidement » pour permettre à l’école de fonctionner, « sous le stricte contrôle de l’État », l’inspection académique a en tout cas fait savoir qu’elle rejetait ce recours.
Malgré nos nombreuses sollicitations, l’académie a par ailleurs refusé de répondre à nos questions, indiquant simplement qu’elle « ne communiquera pas sur le sujet ».

Même réponse du côté de la préfecture de Haute-Garonne, sollicitée quant à l’intervention à l’école de la Direccte : « Nous ne pouvons répondre à cette demande, une procédure judiciaire étant en cours », ont ainsi déclaré les services à la rédaction de Côté Toulouse.
Le parquet de Toulouse, lui, n’a pas encore répondu à nos demandes. Pendant ce temps, le directeur d’école a été invité à se présenter au Service régional de police judiciaire pour un « échange ». Une enquête pourrait donc débuter du côté du parquet.

En attendant, M. Rahhaoui, lui, ne compte plus les ennuis qui s’accumulent. En mars 2015, il avait déjà été placé en garde à vue pour travail dissimulé. Une procédure est toujours en cours. Un mois plus tard, retour en garde à vue, cette fois-ci pour violences sur mineur de moins de 15 ans. Après 24 heures de garde à vue, le directeur avait finalement été laissé libre et aucune poursuite n’avait été engagée contre lui.
Les services de police affirment, eux, qu’il ne fait l’objet d’aucun signalement de type fiche S.

« Quand vous êtes musulman, barbu, militant et arabe, cela vous attire des problèmes », conclut finalement le directeur, amer.

Les écoles hors contrat dans le viseur du gouvernement
Effectivement autorisées par la loi, les écoles privées hors contrat sont cependant dans le viseur du gouvernement. Le 6 avril 2016, le ministère de l’Éducation nationale a ainsi déclaré qu’il était temps de « lever le voile » sur ces écoles gérées de manière autonome, indépendamment de l’Éducation nationale.
Les établissements hors contrat embauchent en effet leurs enseignants comme ils le souhaitent, sans autres conditions de diplômes que le Baccalauréat. Ils ne sont, par ailleurs, pas tenus de suivre les programmes officiels et doivent simplement respecter un socle commun.
> LIRE AUSSI, sur Libération.fr : Au fait, c’est quoi une école hors contrat ?
En Haute-Garonne, l’académie de Toulouse recense 23 écoles hors contrat, dont dix à Toulouse. En France, on en dénombre environ 1 300 et parmi elles, 300 établissements confessionnels, dont une quarantaine d’écoles musulmanes, plus particulièrement ciblées par le gouvernement.
« Je me demande s’il n’est pas venu le temps, compte tenu des risques de radicalisation auxquels nous sommes confrontés, de passer peut-être d’un système de déclaration à un système de contrôle a priori, c’est-à-dire d’autorisation », avançait ainsi la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, sur France 2 en avril. Nous sommes en train de travailler sur ce chantier-là.
Objectif affiché : mieux encadrer les établissements privés hors contrat mais également l’enseignement à domicile et éviter tout risque de radicalisation par ce biais-là.

 

Photo de Amandine Briand

Amandine Briand

Rédactrice en chef Normandie-actu.fr
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